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  • Lise Blanc

Te Araroa trail - carnet de voyage 2 -île du sud - SOUTHLAND

Mis à jour : août 14

Mardi 3 décembre 2019 (J 1)

Je me réveille naturellement à 6h. Je fais quelques étirements, un chouïa de méditation et me mets en route pour prendre le Ferry. La mer est calme, mais il fait tout gris et il pleuvine. Une fois arrivée à quai, je prends une tisane dans le café du coin et ouvre l’application du TA sur mon téléphone, afin de savoir dans quelle direction je vais me diriger aujourd’hui. Cette application sera mon guide, ma boussole, ma vie, pendant ces prochains mois sur Te Araroa. Elle est dotée d’un GPS et d’une carte, mais aussi de notes précises concernant chaque section que je vais devoir traverser. Ces notes concernent la qualité et la difficulté du terrain, le nombre d’heures de marche, le nombre de kilomètres, le dénivelé ainsi que les dangers potentiels que je devrai affronter en cours de route. Les huts sont également indiquées sur la carte, ce qui donne un aperçu précis de leur localisation, et, grâce au GPS, je peux toujours savoir à combien de km précisément je me trouve de la prochaine hut. Je combine l’application du Te Araroa avec l’application Maps Me (cartographique), qui est, selon moi, plus précise.


Normalement, je dois faire 34 km jusqu’à la ville d’Invercargill. Lisou, super motivée a cru jusqu’au bout qu’elle allait y arriver. Haha ! C’est beau, de rêver, ma petite...

En attendant, aujourd’hui est un grand jour, car c’est le premier sur « le long chemin » qui m’emmènera jusqu’à Cape Reinga. J’en suis toute excitée ! Les premiers kilomètres se passent bien. J’avance, certes, sous le vent et la pluie, mais avec un grand sourire aux lèvres. Je traverse un parc à vaches, puis longe une route 4x4 avant de rejoindre la highway* sur laquelle je vais devoir parcourir 15 km pour, finalement, emprunter une petite route gravillonnée qui me conduira à Invercargill. Il n’y a pas beaucoup de tronçons d’autoroute à longer dans l’île du sud, contrairement à l’île du nord. Celui-ci est le seul et unique long passage de toute l’île. Les autres seront de moins de 10km à chaque fois.

*Autoroute limitée à 100km/h

Vers 16h45, il pleut des cordes, et je commence à fatiguer. Je décide d’avancer dans la même direction que les voitures, au cas où, peut-être, une bonne âme aurait pitié de moi et s’arrêterait pour me prendre.

C’est ce qui se produit quelques minutes plus tard. Peter m’embarque dans sa voiture. Je prends soin de mettre un point GPS sur l’application Maps Me pour savoir où recommencer ma marche plus tard. Il me dit qu’il doit aller à Invercargill pour chercher du matériel pour son job, mais qu’il vit à Bluff et que je peux dormir chez lui, si j’en ai envie. Il pourra me ramener demain matin pile à l’endroit où il m’a prise. C’est parfait !

De retour chez lui, je prends une bonne douche chaude et m’amuse avec Pookie, son chat obèse et diabétique qui est âgé de 19 ans. Il est trop chouette, Pookie !

Peter me propose du homard en plat principal. La grande classe !

Mon corps me fait mal, il est raide et tout courbaturé, et j’ai mal aux pieds. Les étirements m’aident, et je sais que je me renforcerai au fil des kilomètres. Ce soir, je médite et m’endors rapidement.

Mercredi 4.12.19 (J 2)

Je me réveille à 7h. Peter me dit : « Lise, je pars travailler. Je bosse sur un bateau remorqueur, tu peux venir avec-moi si tu veux ! Après je te ramènerai pour que tu continues ta marche » Je ne sais pas ce que c’est, moi, un bateau remorqueur, mais je suis curieuse, alors j’accepte de l’accompagner avec plaisir.

En fait, un bateau remorqueur, c’est super impressionnant ! Ils ont remorqué un énorme bateau cargo et je n’ai (presque) pas eu le mal de mer, haha !



Quelques heures plus tard, il me ramène pile à l’endroit où il m’avait prise la veille. « T’es sûr que tu veux pas que je t’emmène à Invercargill ? » « Non, merci. Je veux fouler chaque centimètre de ce trail, sans tricher... » Il me sourit et me dépose. Merci, Peter, merci !

Mes pieds sont couverts d’ampoules, et je pète de mal... Mais j’y vais. Je n’ai pas le choix, de toute façon, que d’avancer. Il me reste seulement 6 petits km à longer le long de cette highway. Ensuite, le chemin est plus agréable, car dénué des voitures et de leur brouhaha, mais il commence à pleuvoir des cordes. Un vent de face se lève aussi. Je continue à mettre un pied devant l’autre, trempée jusqu’aux os. J’avance comme ça pendant deux ou trois heures, avant d’atteindre la ville d’Invercargill. Je trouve un hostel et passe une bonne demi-heure sous une douche brûlante. J’ai des doutes et me pose des questions : est-ce que tout cela est fait pour moi ? Vais-je vraiment pouvoir arriver jusqu’au bout ? A quoi vont ressembler mes pieds dans quelques mois ? (Ils sont en piteux état.)

Ah oui, mon genou gauche me fait mal, lui aussi. C’est la même douleur que lorsque j’avais commencé mon trek de quinze jours au Népal. Elle avait fini par s’évaporer au bout de trois ou quatre jours, donc je ne m’en inquiète pas trop. Je m’étire et médite pendant de longues minutes. Aujourd’hui, comme hier, j’ai sauté le repas de midi. J’ai mangé les quelques barres de céréales que j’avais soigneusement fourrées dans mes poches avant de partir de chez Peter, mais sinon, impossible de s’arrêter pour manger autre chose étant donné les conditions météos. Pas beaucoup bu non plu. Vers 18h, j’avale une assiette de lentilles et bois une tisane. Je me rends compte que les 32 km que je devais faire un jour m’ont pris le double de temps. Mon sac est encore trop lourd. Je sens que je dois refaire le tri et me débarrasser de ce dont je n’ai pas besoin. Déjà, je dois envoyer le chargeur externe de Camille (qui doit peser 1kg), que je trimballe depuis que j’ai quitté Addie. Bon, c’est décidé. Demain, je reste ici pour faire le tri et quelques courses. J’ai aussi oublié mon pantalon de pluie chez Peter. Merde !

Jeudi 5.12.19 (Zero day)*

*Les zero day sont des jours où je ne marche pas. La plupart du temps, ils ne sont pas très reposants, car ils consistent à me réapprovisionner et m’organiser pour la suite.

Zero day ? Mon cul, oui ! J’ai passé la journée à courir partout en ville. Je suis passée à la poste pour envoyer un colis d’affaires inutiles à la marina d’Opua, le premier d’une longue liste. Ensuite, j’ai marché 4km pour aller dans un autre endroit pour envoyer la Power Bank de Camille, puisque la poste ne voulait pas l’envoyer. J’en ai profité pour l’appeler et passer un petit moment au téléphone avec elle et Cameron. J’ai demandé à ce dernier comment il faisait pour les chaussures : « Les miennes me font un mal de chien ! Elles sont trop serrées et mes pieds finissent de toute façon trempés ! » Il me dit : « Lise, tu vas avoir les pieds trempés TOUT LE TEMPS, quoi que tu fasses. Tu vas passer ta vie à traverser des rivières et des cours d’eau, à marcher dans la boue et dans des herbes hautes. Il n’y a rien à faire ! Moi j’avais des chaussures de trail. J’ai usé quatre paires en quatre mois. C’est ce que tout le monde porte ! ».

J’écoute, j’entends. Mais je me dis que je vais quand-même continuer avec mes chaussures de marche et Inch’allah pour la suite ! Je passe chez MacPac* et investis dans des guêtres qui montent jusqu’au-dessous des genoux. C’est bien, ça, les guêtres, pour la pluie et la boue, non ? J’en sais rien, en fait. Je suis juste une novice qui n’a aucune idée de ce qu’elle est en train de faire et qui teste des trucs en matière d’équipement.

*Magasin spécialisé dans différents types d’activité en plein-air.

Je suis aussi allée acheter des cartes topographiques, en me disant que rien ne vaut une bonne vieille carte topographique accompagnée d’une boussole, bien que je n’ai aucune idée de comment m’en servir. « J’apprendrai », me dis-je.

J’ai fait quelques courses et suis rentrée à l’hostel faire à manger. Peter m’a écrit. Il a filé mon pantalon a une de ses amies qui passera me le ramener plus tard. Trop, trop bien ! Papa m’a appelé, ça m’a fait un bien fou de l’entendre et d’échanger avec lui.

Demain je suis censée marcher 32 km, on verra.

Vendredi 6.12.19 (J 3)

Je me réveille naturellement à 6h30. Étirements, petit-déj et puis en route pour la balade du jour. Ça me prend un temps fou pour rejoindre le début du trail. C’est la marche avant la marche, on peut dire... Je longe une route pendant 9 km avant d’atteindre une plage longue d’une vingtaine de km qui se termine au village de Riverton, ma prochaine étape.

J’ai à peine fait 4 km sur cette plage qu’une tempête se lève. Un vrai bordel ! Je suis obligée de me planquer à plusieurs reprises derrière des buttes pour me protéger du vent et ne plus bouffer du sable. Je décide de rebrousser chemin et de retourner à Invercargill en stop. Tant pis pour Riverton. Tant pis pour les 32km. C’est trop pour moi.

Je retourne à l’hostel où j’ai dormi la veille mais, manque de bol, il est complet. Je décide donc de faire du stop jusqu’à Riverton. Je continuerai ma marche, en sens inverse, depuis Riverton jusqu’au bout de la plage demain. Ou alors je ferai du stop jusqu’au début de la plage et rejoindrai Riverton à pied, je ne sais pas encore. D’un sens ou de l’autre, ça ne change rien, ce qui compte, c’est que je fasse le nombre exact de kilomètres.

J’ai le pouce tendu dans un spot pas top pour faire du stop. Il pleut des cordes. Dave me prend après de longues minutes d’attente. Il est incroyablement gentil. C’est un chasseur-pêcheur qui vit seul dans une jolie maison, à Riverton. Il me demande où je compte dormir ce soir. « Je ne sais pas. Il doit bien y avoir un hostel dans le coin, non ? ». Il me répond qu’il a un cabanon à côté de sa maison, meublé d’un lit confortable, et que je peux rester là cette nuit, si je veux. Je suis fascinée par la gentillesse et l’accueil des Kiwis. Ils sont incroyablement adorables. David prend même le temps de faire le tour du quartier et de me montrer ses jolis endroits. On s’arrête faire quelques courses et rentrons chez lui. Je nous prépare à manger. On passe une chouette soirée à discuter ensemble.

Je m’endors tard, dans ce super cabanon de luxe.

Samedi 7.12.19 (J 4)

Je me réveille à 7h, fatiguée. Je prends un super petit-déjeuner (œufs et bacon) avant de me mettre en route. Mon sac doit peser 10kg car j’ai laissé la plupart de mes affaires chez Dave, comme ça, aujourd’hui au moins, je ne me bousille pas le dos.

Je marche sous un ciel gris mais dénué de pluie. Ça fait du bien ! Je n’ai pas été jusqu’au bout de la plage, j’ai fait un aller-retour de 16 km. C’est pas tricher, vu que mon compteur kilométrique est à jour. De retour chez Dave je prends une douche et mange une méga truite saumonée qu’il a lui-même pêchée et décongelée, rien que pour moi. Quand je vous dis que les Kiwis sont adorables...

Je prends le temps d’étudier la suite de mon parcours sur mes cartes et sur mon application. Quand Dave rentre du travail, il me dit que je peux rester ici le temps que je veux. Cette nuit et même demain, si j’en ai besoin. Je le remercie mille fois.

Ce soir, un de ses amis et le fils de son cousin sont là. Dave nous a préparé un repas trop bon fait de poulet, pommes de terre, et de carottes. On le savoure tous les quatre en matant les Simpsons. La classe !

Étirements, méditation et dodo vers 22h.

Dimanche 8.12.19 (J 5)

Réveil à 8h. Étirements, méditation et petit-déj’ de luxe. (Un vrai bircher comme je les aime !)

Il pleut des cordes, et il fait froid ce matin. Je profite d’écrire et d’étudier un peu plus le trail. Bah oui, c’est qu’en fait, je n’avais jamais ouvert l’application et n’avais aucune idée de ce à quoi m’attendre avant le début de cette semaine. Tout à l’arrache, la petite !

Quand la météo devient moins pourrie, je me mets en route. J’ai chargé mon sac un peu plus que la veille, histoire de m’entraîner à avoir plus de poids sur moi. Aujourd’hui, 14 km seulement m’attendent. Facile, non ?

Je progresse tantôt sur une route puis dans des sortes de parcs à moutons. Je traverse une petite forêt avant de finalement longer une plage de micro-galets. Il pleut des cordes et il fait froid. Quelle merde, ce temps pourri ! Lente progression sur la plage de galets. Mes pieds s’y enfoncent, c’est pénible. J’ai l’impression de ne pas avancer du tout.

J’arrive à Colac Bay en fin d’après-midi et file dans le restaurant « la taverne » pour y boire un chocolat chaud que j’estime bien mérité. Un monsieur m’a ensuite prise en stop jusqu’à Riverton, où je resterai encore cette nuit. Je mange avec Dave, on se fait un câlin d’Adieu. Ça fait déjà trois jours que je suis ici, et je m’attache vite. Il me dit de rester en contact, de prendre soin de moi, de profiter de chaque pas que mes pieds fouleront dans ce pays. Il me touche beaucoup. Merci, Dave, merci pour tout.



Lundi 9.12.19 (J 6)

Je fais mon sac et retourne en stop à Colac Bay. Pas facile de faire du stop, aujourd’hui. J’ai galéré !

Longwood forest jour 1. Facile ! Du moins les 25 premiers km. Terrain plat, jolie forêt, au calme. La météo est plus qu’agréable. Il me semble que c’est le premier jour de marche où j’apprécie réellement de mettre un pied devant l’autre. Bah oui, la météo, ça fait toute la différence ! Les arbres me protègent du vent, je les en remercie. Par contre, je suis partie tard ce matin, vers 10h, et donc vers 20h, eh bien... J’ai faim, j’ai froid et le terrain monte grave. Ah oui, et mes pieds me font atrocement souffrir. A la sortie de la forêt, je suis tombée sur une piste 4x4 et, franchement, j’ai cru que la hut dans laquelle j’allais dormir ce soir ne serait plus très loin. Mais non. Elle est encore loin. Ça me déprime et, en plus, il commence à pleuvoir. Je retire mes chaussures et mes chaussettes et marche pieds nus. J’ai mal. Vraiment mal. Je m’effondre en larmes à cause de la douleur et parce que j’en peux plus. C’est la première d’une longue série de crises de larmes sur Te Araroa. Il m’arrivera maintes et maintes fois par la suite de pleurer au beau milieu du chemin, parce que j'en ai marre et que j’en peux plus, ou parce que tout mon corps me fait trop mal.

J’arrive à ma première hut du TA qui porte le nom de Martin’s, vers 22h. Je mange et me faufile dans mon « lit », quand j’entends quelqu’un frapper à la porte. Vais-je me faire dévorer par un psychopathe qui traîne dans le coin ?



Eh bien non ! C’est juste Carolina, une charmante polonaise qui (généralement) arrive vers ces eaux-là dans les huts. Je lui ouvre la porte, elle se confond en excuse. Je lui souris, et lui dit que ça ne fait rien, qu’elle peut se faire à manger et le bruit qu’elle veut, ça ne me dérange pas.

Aujourd’hui, pour la première fois de ma vie, j’ai parcouru une distance de 30km. J’en suis fière, même si, ce soir, je suis rétamée.

Je voudrais pouvoir dire que je suis rapidement tombée dans les bras de Morphée, mais ce n’est pas le cas. La faim, le froid, et les rats m’ont réveillée plusieurs fois cette nuit. Et j’avais tellement mal aux jambes que je n’ai pas pu m’endormir avant 2h du matin.

Mardi 10.12.19 (J 7)

Réveil vers 7h. Petit-déjeuner trop léger et en route ! J’ai la tête dans le cul, j’ai mal dormi. Je reste dans le gaz une bonne partie de la journée. Dur, aujourd’hui. Je traverse une forêt enchantée, mais elle est pleine de boue. Le terrain est plutôt plat mais pas mal encombré de branches et de troncs d’arbres que je dois esquiver, soit en grimpant par-dessus, ou en rampant par-dessous, comme Rambo, haha ! La boue est infernale. Je progresse à 1.5 km/h au mieux, tellement je m’y enfonce. Puis, j’arrive dans un endroit dégagé, où la végétation est dense, mais plutôt basse. J’ai une superbe vue sur Colac Bay, sur l’océan et les montagnes en même temps. La Nouvelle-Zélande fait partie de ces rares pays où il est possible d’admirer les sommets enneigés et le bleu de la mer par le même mouvement rétinien.

La météo a quelque chose d’hypomaniaque aujourd’hui. Il y a du vent, puis il fait chaud, puis froid, puis il pleut, puis le ciel se dégage. Je passe la journée à mettre et enlever des couches de fringues. Mes états d’âmes, mes pensées et mon cœur sont eux aussi mitigés. Suis-je calée sur l’humeur météorologique ?

Je me concentre sur mes pas. Un après l’autre. Mes pieds me font encore plus mal que les autres jours. Bah oui, hier, j’ai enfilé mes chaussures sans mes chaussettes pendant un petit moment. Résultat : ça m’a défoncé l’arrière des pieds, au niveau du tendon d’Achille. J’essaie de porter mon intention sur autre chose, mais je peine à y arriver. Dur dur, aujourd’hui. Je prends mon temps et avance à mon rythme. Tant pis si j’arrive tard ce soir, ou même si je n’y arrive jamais, d’ailleurs.

Je suis partie un peu avant Carolina, ce matin, et ne l’ai pas croisée de la journée. Je rentre à nouveau dans une forêt, la boue me fait déprimer. Je m’y suis enfoncée plusieurs fois jusqu’aux genoux. J’en sors après une longue descente et tombe sur une sorte de parking vide. Ah, une route goudronnée, quel bonheur ! À moi la liberté des 4km/h ! Je récolte de l’eau d’un petit ruisseau et la bois avec effervescence. J’ai soif. Je mets de la musique et trace la route. Ça monte sec, mais, au moins, je ne suis pas empêtrée dans la boue. De loin, j’aperçois l’antenne de Bald Hill. Au même moment, il commence à pleuvoir des cordes et à souffler à 40km/h. Vite, je file en direction de l’antenne ! Il y a un bâtiment en béton, cadenassé. Je trouve un petit coin abrité et m’y engouffre. Je suis protégée des intempéries. Merci, merci ! Je me prépare une tisane et des pâtes lyophilisées. Carolina me rejoint et on troc de la tisane contre un wrap au beurre de cacahouète. Mhhh de la graisse ! La météo se calme un peu. Nous remballons nos affaires et traçons la route. On gambade encore deux bonnes heures dans une forêt magnifique avant de trouver Merivale Road. Normalement, ici, nous devrions trouver une hut du même nom. Mais de hut il n’y en a point. Il est 21h, je suis rétamée et j’ai mal partout. Caro me motive : « Allez, Lise, la hut ne dois pas être bien loin. » Je m’efforce de la suivre et m’arrête à plusieurs reprises afin de soulager mon corps meurtri. La manière la plus efficace de le faire est de m’arrêter, de me pencher suffisamment en avant afin de caler mes bâtons de marche en dessous des clavicules, et d’y reposer tout le poids de mon corps, en prenant soin de laisser ma tête et ma nuque pendre vers le bas, à leur convenance.

Mes pieds me torturent, il pleut des cordes, il fait froid, je suis trempée. La route est entourée d’une vaste forêt. Je m’arrête et plante ma tente au bord de cette route vide. Caro m’imite. Tout est plein de boue, sale et dégueulasse. Je m’allonge dans ma tente mouillée, dans mon sac à couchage humide et peine à sombrer dans le sommeil. Il sera léger, perturbé par le froid, malgré ma couverture de survie, malgré le fait que je sois recroquevillée sur moi-même en position fœtale, malgré que mon sac à couchage recouvre mon visage et le dessus de ma tête et que je respire la bouche ouverte pour que celui-ci puisse absorber un maximum de chaleur. Mais malgré cette situation, qui peut être perçue comme inconfortable et désagréable, j’ai un grand sourire plaqué sur mon visage. Ce n’est pas grave, ce n’est pas si pire, ce n’est pas la fin du monde. Je ne suis pas en train de mourir dans une tempête à 8’000m d’altitude. Je suis en sécurité, je ne suis pas seule. C’est quoi, un peu de flotte ?

Rien ! Rien du tout !

Ce soir, j’apprends que la positivité est vitale, importante et essentielle, surtout lorsque je fais et devrai faire face à des conditions « un petit peu moins faciles ».

Mercredi 11.12.19 (J 8)

On s’est réveillées tard. Il a arrêté de pleuvoir au petit matin. On a emballé nos affaires et on s’est mises en route. Aujourd’hui, on a décidé d’aller jusqu’à la petite ville de Otautau, pour nous laver, nous et le tas de boue collée partout sur nos affaires, et nous réapprovisionner. On marche 6km avant de tomber sur la fameuse Merivale hut. On s’y arrête manger un morceau. Au même moment, le soleil pointe le bout de son nez. Une fois arrivées au bord de l’autoroute, nous levons le pouce en direction d’Otautau. Nous perdons un temps fou pour trouver un logement. Les jours comme celui-ci, il n’y a pas une minute à perdre, ça passe trop vite. Douche, lessive, internet, courses, déballage des courses avant de glisser le tout dans des sachets avec fermetures à zip (moins de poids et de déchet à transporter), et voilà, il est déjà 22h. Ça m’hallucine le temps que toute cette organisation prend ! Je n’ai même pas eu le temps de méditer, m’étirer, ni même de lire ou d’écrire. Et ce, ni aujourd’hui, ni ces jours passés. Ah oui, à partir de demain, je vais commencer à marcher avant 8h. Plus moyen d’arriver dans une hut ou un camping alors que la nuit est en train de tomber ou est déjà tombée.

Jeudi 12.12.19 (J 9)

Carolina m’a réveillée à 5h ce matin. Bordel ! Tant pis. Gros petit-déjeuner, sac prêt et pouce tendu vers 8h. Caro n’était pas prête, je pars donc sans elle. J’ai attendu 20 minutes avant que quelqu’un m’embarque. Le mec qui m’a prise sait exactement où est l’entrée du chemin. Heureusement, car c’était hyper mal indiqué et j’aurais tourné en rond, s’il n’avait pas été là.

Programme de la journée : champs et forêt, terrain agréable malgré une longue distance à parcourir. Temps sec et chaud. Premier jour avec les pieds secs. Cela se fête-t-il ?

Plus tard dans la journée, alors que je suis assise sur une colline verte en train de grignoter un snack, Caro me rattrape. Nous marchons un moment ensemble. Elle a une bonne vibe, c’est chouette. Pour la petite histoire, elle a commencé le TA à Cape Reinga et a déjà traversé l’île du nord. Une fois arrivée sur l’île du sud, elle n’a pas pu pas faire certaines sections à cause des trombes d’eau tombées ces derniers temps, qui ont élevé le niveau des rivières. Après être restée bloquée plusieurs jours, elle a pris la décision de venir à Bluff et d’attaquer cette île du sud au nord. Elle a un billet d’avion le 5 février pour la Pologne et n’a donc pas de temps à perdre. Elle m’apprend plein de choses, comme par exemple comment utiliser mes bâtons de marche correctement (tout un art, je vous le dis !), ou comment empaqueter efficacement la nourriture pour qu’elle prenne le moins de place possible. Elle me guide aussi pour les aliments nutritifs et légers, et me conseils sur les différents compléments alimentaires à prendre. Son expérience m’apporte beaucoup. Merci, Caro !



En fin de journée, je suis à la ramasse totale. Au bout de ma vie. Je traîne des pieds et suis obligée de m’arrêter à plusieurs reprises, tellement la douleur est forte. Mes chaussures sont trop petites, c’est la seule explication que j’ai. Nous arrivons à Birchwood en fin de journée ; un patelin habité par quelques fermiers. Deux d’entre eux ont construit une hut pour les marcheurs. C’est une hut de luxe, avec douche chaude et bières à disposition. Je saute sous l’eau brûlante mais fais abstraction de l’alcool. Yan, un autre marcheur que j’avais croisé vite fait ce matin et qui est déjà là depuis un bon moment, a allumé un feu dans la cheminée. Il y a une bonne ambiance ce soir. Je masse mes pieds et prie pour que mes ongles tiennent le coup. Je sens arriver gros comme une maison qu’ils vont finir par se barrer un à un.

Vendredi 13.12.19 (J 10)

Réveil à 7h. J’ingurgite des lentilles et prépare mon sac. Je décolle à 9h. (Bordel, je n’arriverai jamais à partir à 8h !)

Il paraît qu’en 9h de marche, aujourd’hui j’atteindrai le Telford campsite*, où je pourrai poser ma tente ce soir. Il fait sec, chaud, beau, venteux, pluvieux, frisquet... Bref, j’ai tout eu, en termes de météo ! Les paysages sont superbes. Une rivière se dessine au milieu d’une immense vallée verte. Nous longeons ensuite cette rivière le long de la plaine sur plusieurs kilomètres. (Caro est là !) Mes pieds me font lamentablement souffrir depuis le début d’après-midi. Ce ne sont pas tant les écorchures ou les ampoules qui me font mal. C’est plus comme si mes pieds devaient se réadapter à porter des chaussures, comme si le sang ne circulait pas bien, comme si on écrasait, compressait, comprimait mes orteils et toute la plante et les côtés des pieds à longueur de journée. « Il faut former les chaussures », me disent les gens. « Ou déformer les pieds », ais-je envie de répondre. Je finis par trottiner et boiter à moitié. La journée me paraît longue parce que la douleur me plombe le moral. La douleur, comme la faim, me prend tout parfois : mon énergie, ma motivation, ma bonne humeur, ma positivité, et même mon esprit.

*Camping

Caro et moi marchons parfois ensemble, parfois séparément. Nous parlons peu, ce qui me convient très bien. J’ai toujours préféré aux autres les gens qui parlent peu mais qui agissent. L’autre jour, j’ai appelé Paul et Alice (mon frère et sa chérie). Alice m’a demandé si je croisais du monde le soir dans les huts. Je lui ai répondu que oui, cela arrivait, mais que sociabiliser est, ici, bien la dernière de mes priorités et de mes envies. Me retrouver seule me fait du bien. J’ai toujours eu de la peine avec l’autre, avec les gens. Et puis, ce sont toujours les mêmes discours, les mêmes questions, les mêmes mots prononcés et les mêmes intonations. « D’où viens-tu ? Tu fais quoi ? Ton prénom ? Pour combien de temps ? » Inutile, superficiel, consommateur de temps et d’énergie. Bref, passons.

Nous marchons dans un décor qui fait penser au Seigneur des Anneaux. Le vent se lève, alors que nous nous apprêtons à descendre dans une autre plaine. Il est tard et on se les pèle. J’ai mis des couches : veste en plume, bonnet et gants.

Nous arrivons au fameux camping à 21h30. Bordel ! Nous avons la vue, au loin, sur des montagnes enneigées et sommes bercées par le bruit du ruisseau à côté duquel nous campons. Je suis très heureuse de bivouaquer comme toujours, ou presque... Il est vrai que les conditions météo peuvent grandement en altérer l’expérience. Il faisait froid en fin de journée, mais là, allongée dans ma maison de nylon, il fait bon. J’apprécierais des journées de marche de huit ou neuf heures au lieu de onze ou douze heures. En fait, là, je me réjouis d’être à Queenstown dans une semaine. Enfin... si mes pieds et mes ongles tiennent toujours la route d’ici là.

Repas du soir : purée de pommes de terre et (oh bonheur !) chocolat chaud. Je dors au sec et au chaud. Je me suis réveillée pendant la nuit pour enlever une couche de vêtements.

Pensée du soir : Je crève de mal partout.



Samedi 14.12.19 (J 11)

Réveil à 7h30. Petit déjeuner, pliage de mes affaires et départ à 9h30. Aujourd’hui, je n’ai aucune envie de marcher, zéro motivation, aucune énergie... ça grimpe d’entrée. Je m’arrête, prends une pause et mange un morceau. Je me sens faible. Caro me rattrape rapidement, ce qui me redonne envie d’avancer, de la suivre. Elle a un bon rythme. Une fois arrivée au sommet de la montagne, je prends quelques minutes pour m’imprégner du paysage et de l’espace qui s’offre et s’ouvre à moi. Ça va mieux !



Mes pieds sont secs pour l’instant. Il ne fait ni trop chaud ni trop froid, il n’y a pas de vent et il ne pleut pas. La prochaine hut est à 1h30 de marche, en passant par la forêt. Je commence à en avoir un peu marre, des forêts. Et puis… je déteste les descentes, encore plus que les montées. Boue, racines, troncs d’arbres en travers du chemin.... Arrive un moment où marcher, pourtant la chose la plus simple, banale, basique et naturelle au monde, devient un combat. Mettre un pied devant l’autre devient compliqué, fatigant, chiant, pénible… presque une mission à accomplir. Mouvement de la hanche, du genou, du pied. Le crissement des lanières de mon sac à dos me rappelle le fardeau que je porte. Il me lacère les épaules, les clavicules et même les hanches.

J’arrive à la Lower Wariaki hut à 15h. Caro est déjà là. Je me pose et mange un morceau. Puis, je trace la route. Caro me souhaite bonne chance ; elle, elle reste ici pour aujourd’hui. Il me reste environ 6h de marche pour atteindre Aparima Hut. Cet après-midi, j’ai plus de motivation et un meilleur rythme. C’est souvent comme ça, lorsque les journées sont longues (plus de 9 ou 10h). Une partie de la journée se passe bien et une autre, moins bien. Je suis au taquet, ce soir ! Je galope (enfin, du mieux que je peux, avec 16kg sur le dos et les pieds totalement en vrac). Le terrain est propice à l’efficacité : plat et en pente. La météo n’est pas trop mal. Je me pose au bord du chemin et fait chauffer des pâtes et de la soupe lyophilisée. Selon Maps Me, je serai à la prochaine hut dans 4 petits kilomètres. Lorsque je sors de la forêt (enfin !) le paysage est magnifique : une vaste plaine entourée de montagnes, sur un fond de couleurs que dégage le coucher de soleil. En cette période de l’année, j’ai le privilège de pouvoir profiter du jour jusqu’aux alentours de 22h. Je traverse un pont suspendu. Eminem et Motley Crüe me poussent en avant sur les deux derniers km. J’arrive à Aparima hut vers 21h45. Aujourd’hui, j’ai marché un peu plus de 10h recouvrant ainsi une distance de 27km environ. Je suis fière de moi !

Deux personnes sont déjà en train de dormir lorsque je pousse la porte d’entrée. Je saute mon repas, afin de ne réveiller personne, et me prépare à aller au lit. Je bois de l’eau, enfile ma paire de chaussettes propre et me faufile dans mon duvet. Cette nuit, ça caille. Je pose ma couverture de survie par-dessus mon sac à couchage et peine à trouver le sommeil. Mes pieds et mes jambes sont tellement douloureux que ça me maintient réveillée. En plus, je suis angoissée, je pense énormément à maman et suis un peu insomniaque... Nuit froide. Très froide.

Dimanche 15.12.19 (J12)

Vous avez déjà vécu une journée de merde ? Une de celle où l’on se dit que l’on aurait mieux fait de rester couché ? Moi aussi. Mais ce que j’ai vécu aujourd’hui dépasse de loin une journée de merde comme on en a déjà tous vécu. Aujourd’hui, pour la première fois de ma vie, j’ai touché un état de « mode survie ».

Je me suis réveillée tard, vers huit heures du matin. J’ai avalé un petit-déjeuner tout en discutant avec les deux jeunes qui roupillaient déjà hier soir lorsque je suis arrivée. Eux, ils vont certainement rester dans cette hut aujourd’hui. La jeune Française me dit : « Respect pour te taper la journée qui t’attend dans des conditions pareilles. ». Je lui souris et me dis intérieurement que ça va aller, que ça ne doit pas être si pire que ça.

Il pleut des cordes et il y a du vent.

J’enfile mes guêtres par-dessus mes chaussures qui me font désormais souffrir après seulement trois ou quatre heures de marche, et, après les encouragements de mes deux amis, c’est sous une pluie battante que je me mets en route.



Ce soir, si tout va bien, je rejoindrai la ville de Te Anau. Ville = nourriture, douche, lavage de mes fringues et internet. Voilà de quoi me motiver à avancer, aujourd’hui !

Le terrain se présente difficile d’entrée. Je galère un moment dans des herbes qui sont plus hautes que moi, jusqu’à ce qu’une rivière me barre la route.

C’est la première rivière que j’affronte seule. J’étais accompagnée de Carolina pour traverser les autres. Je cherche le meilleur endroit pour passer. Le passage le moins large me semble être le meilleur, grave erreur de débutante. J’apprendrai par la suite qu’il faut toujours traverser là où la rivière est la plus large, tout simplement parce que c’est là où le courant est le moins fort.

Il y a pas mal de courant et l’eau n’est pas si profonde que ça, mais, quand tu fais 1.53m, la profondeur, quelle qu’elle soit, devient vite problématique. L’eau me monte jusqu’à la taille, je suis mouillée jusqu’au slip. Les battements de mon cœur s’accélèrent. Un jet d’adrénaline coule dans mes veines.

J’essaie de garder mon calme du mieux que je peux. J’enfonce mes bâtons avec force et détermination, pour rester debout et ne pas perdre l’équilibre. Juste avant d’atteindre l’autre côté de la rive, je manque de justesse de me faire emporter par le courant. Je parviens à m’agripper à des herbes qui, par chance, sont solides. Je tire de toute mes forces avec mes bras, déstabilisée par le poids de mon fardeau. Je me suis fait une belle frayeur.

En sortant de là, je n’ai qu’une chose en tête : sortir d’ici vivante. Finir cette journée et ne plus y penser. Mettre un pied devant l’autre pour sortir de ce cauchemar. Je n’ai pas le choix. Ma positivité s’est évaporée, elle a laissé place au doute, à la peur. Mais plus que la peur de mourir, c’est l’envie de vivre qui a pris le dessus. Je découvre que c’est ça, ce qu’on appelle « l’instinct de survie. »

J’avance ou j’essaie, plutôt, de me frayer un chemin à travers ces foutues hautes herbes. Je balade ma rétine dans le décor pour trouver le prochain piquet orange qui me guidera à travers ce chemin qui n’en est pas un. Lorsque j’arrive au piquet, je recommence l’exercice de trouver le suivant. Et ainsi de suite. Ma devise devient alors « un piquet après l’autre. » À d’autres moments, surtout en montée, elle se transforme en « un pas après l’autre ». Parfois, dans les forêts ou dans la boue, je compte jusqu’à cent, avant de revenir au chiffre un. Je rythme les chiffres avec les mouvements de mes bâtons. C’est un moyen que j’ai trouvé qui me permet d’avancer et de continuer, sans devenir folle. Quand je compte, je ne pense ni à la douleur ni aux milliers de kilomètres qui m’attendent encore. Un, deux, trois, quatre, cinq, six... Une centaine après l’autre. Comme si la fin de la centaine était mon exutoire, une étape de faite, aussi infime soit-elle, avant de recommencer, inlassablement, à compter et à mettre un pied devant l’autre.

Il y a des trous que je ne vois pas, je tombe, me relève, trébuche encore et encore avant de me relever à nouveau. Avancer, avancer, continuer, je n’ai pas le choix ! Tout à coup, le vent se mêle à la pluie. J’ai faim, froid, et je sens mon cœur qui palpite toujours trop fort.

Je me mets à bombarder la nature et tous les éléments de « putain d’enculé de bordel de merde ! ». À voix haute, je déverse ma peur et ma rage. Et de la rage, j’en ai à revendre. C’est grâce à elle que je fais ce que je fais. Au lieu de la déverser dans des cigarettes ou de l’alcool, je la balance dans mes bâtons de marche et dans chacune de mes foulées.

Soudainement, au énième « Nom de dieu d’enculé de sa mère ! », quelqu’un que je n’avais pas vu me balance un « Good luck ! ». Merde ! Je suis toute rouge, et essaie du mieux que je peux d’esquiver leurs regards. Ce sont deux autres marcheurs, et ils me sourient. Je suis mal à l’aise, mais je m’en tape. Je leur rends un timide « Thank’s » et poursuis mon chemin.

Les larmes me montent aux yeux. « Ils souriaient, putain ! Comment peut-on marcher dans un tel merdier avec le sourire ?! »

Je m’arrête un instant pour reprendre mes esprits. Je repose tout le poids de mon corps sur mes bâtons et prends une grande inspiration avant de fondre en larmes. J’ai vraiment cru que j’allais crever, dans cette foutue rivière... Ce fût la première mais pas la dernière crise de larmes de la journée. Eh oui, car elle est encore longue, cette foutue journée...

Je m’engage dans une forêt. LA forêt. Ça monte, ça descend, je m’enfonce dans la boue à n’en plus finir. Je vacille entre plaintes, force, courage, autohypnose, et mon décompte jusqu’à cent. Par chance, il a arrêté de pleuvoir des cordes en début d’après-midi. Le ciel ne crache plus que quelques gouttes éparses qui viennent se mélanger à la salinité de mes larmes et de mes yeux mouillés. À contrario, ma bouche est sèche. Je ne veux même pas prendre le temps de m’hydrater correctement car je sais que, si je m’arrête, le froid me glacera le sang en l’espace de quelques secondes.

Mes fringues et mes os sont trempés. Le froid, lui, se mélange à la chaleur des battements de mon cœur ainsi qu’à ma transpiration.

Finalement, vers 17 heures, je vois le bout du tunnel, ou plutôt, la fin de cette forêt qui me paraissait sans fin. Je crie de joie et de soulagement ! Youhou !

Je m’arrête à la Lower Princhester hut et m’y repose cinq minutes, le temps de boire et d’aller aux toilettes.

Il ne me reste plus qu’à marcher 6 km sur une route goudronnée, entourée de parcs à moutons, et j’atteindrai la highway. Les nuages cèdent leur place au soleil. Je souris, je savoure mes pas, ma foulée, le sol goudronné, les 5km/h. J’écoute de la musique, je chante. Un jeune fermier s’arrête en voiture. Il me sourit et me propose de m’emmener jusqu’à l’autoroute. Je lui affiche, à mon tour, un franc sourire en lui répondant « No, Thanks ! ». Je veux et je vais marcher chaque foutu centimètres de ce trail et n’enfreindrai pas la règle.


Arrivée à l’autoroute, je fais du stop et rapidement, une jeune Kiwi m’emmène à la ville de Te Anau. Elle est adorable et va vivre dans une Tiny House, loin de tout. Je lui dis qu’elle a raison, que c’est aussi un de mes rêves, un jour, d’avoir une Tiny house dans laquelle je vivrai loin de la civilisation.

Hostel, repas, lessive, douche et nuit d’insomnie. J’ai l’impression d’avoir survécu à cette journée, et j’en suis bien contente ! Ce qui est extraordinaire, c’est que, peu importe ce que je vis durant la journée, le soir j’oublie tout. Et le lendemain, je repars comme si de rien n’était. Une nouvelle journée, de nouvelles aventures. Je repars à zéro.

Lundi 16.12.19 (J 13)

Réveil à 8h. Petit déjeuner de luxe, j’appelle Paul et Alice, je fais quelques courses et me prépare à manger pour les deux prochains jours. Je change de tactique en matière de bouffe. J’ai besoin de manger sainement. Par conséquent, j’achète deux Tupperware dans lesquels je mets la poêlée de légumes que je viens de faire. Ce n’est pas ce qu’il y a de plus léger, mais, au moins, je n’ai plus besoin de m’arrêter en bord de chemin et de sortir mon réchaud pour manger. Je consommerai ces plats froids, et c’est parfait. Je prépare mon sac, et tends le pouce en bordure de route. Une jeune Française me prend rapidement et m’emmène là où j’étais arrivée la veille. Je commence à marcher à 16h. Mon sac est encore lourd, mais moins qu’aux premiers jours. Je commence à m’y faire gentiment, aussi. La météo est correcte. Je longe une route goudronnée sur plusieurs km, jusqu’à ce que je retrouve le bonheur de la boue et des hautes herbes. Le chemin n’est pas très bien dessiné, mais est clairement moins pire qu’hier. Un cerf me surprend. Il m’observe en train de l’observer. Il est grand, puissant, majestueux. Il me regarde quelques instants avant de s’en aller gentiment, dans toute son élégance et sa splendeur. Je longe une rivière et suis en marche pour la ville de Queenstown. Normalement, j’y serai dans trois ou quatre jours. Je trouve un coin plat et un peu caché derrières des buttes d’herbes hautes et y plante ma tente. Deux biches me surprennent et s’en vont en courant. Je suis heureuse !

Il pleuvine pendant la soirée et il se met à pleuvoir sérieusement pile au moment où j’ai fini de monter ma tente ! Merci, merci ! Je sens que maman est encore très présente ces temps-ci. Je suis ok avec ça. J’accueille, j’accepte et dors comme un bébé sous ma couverture de survie. Je n’ai pas eu froid cette nuit, c’était agréable. Par contre, mes pieds me font un mal de chien.

Mardi 17.12.19 (J 14)

Je me goinfre de fromage et de saumon en guise de petit-déjeuner et me mets en route vers 9h30. Aujourd’hui, je marche en direction du campement de Mavora Lake. Le terrain est plat, je traverse encore des étendues d’herbes hautes et moins hautes. Il pleut, il fait froid, je suis trempée (pour changer, haha !).

J’arrive au camping vers 20h, après avoir parcouru une distance de 27km. J’ai une vue imprenable sur le lac et les montagnes enneigées. C’est splendide. Je découvre avec joie que ma tente et mon sac à couchage ne sont pas trempés. Je me glisse dans mon duvet et installe ma couverture de survie sur ce dernier. Ce soir, ça caille. Vraiment. C’est la première fois de ma vie que j’ai aussi froid. Au milieu de la nuit, j’ai besoin de pisser. J’ouvre ma tente et pisse dans l’abside. Je suis glacée jusqu’aux os et ne trouve pas le sommeil.



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